Vu du ciel, le Val Doré ressemblait à une cuvette d’émeraude cernée par des crocs de pierre. Des montagnes enneigées si raides que même les nuages s’y déchiraient, et, greffée sur les crêtes, une muraille infinie, rugueuse, flanquée de tours de guet (donjons imprenables) où brûlaient des feux jour et nuit. Les anciens disaient que tant que ce mur tiendrait, rien de mauvais ne pourrait franchir la passe. En bas, c’était un autre monde : l’odeur de l’herbe coupée, les vergers en fleurs, les ruchers gorgés de miel, et, juché sur la colline au centre de la contrée, le château avec ses toits pointus dont la toiture de tuiles colorées formant des motifs majestueux reflétant les lueurs dorées du coucher de soleil .
C’était le royaume de Jade.
Pour le roi, Jade est son plus grand trésor. Mais ce genre de bonheur attire toujours les plus viles personnes. La sorcière des marais du Cuvaloup, celle dont on taisait le nom depuis des décennies, avait juré la perte de la lignée royale. Elle avait profité d’une nuit sans lune pour glisser une crasse dans le berceau de la petite — un sortilège, prenant la forme d’une pâte noirâtre semblant vivante, était censé lui geler le sang avant ses 10 ans. Heureusement, Mamie veillait au grain. Avec ses poches pleines de racines séchées, elle pratiquait l’autre magie, celle qui répare et qui protège. Le contre-sort avait fait un bruit assourdissant réveillant tout le château, a claqué comme un coup de tonnerre dans la chambre de bébé. La petite avait survécu, mais les deux magies s'étaient percutées de plein fouet, laissant au fond des yeux de Jade une lueur dorée, que tout le monde avait fini par oublier avec les années.
Tout le monde, sauf les deux ombres qui ne la lâchaient pas d’une semelle. Deux félins au poil fauve avec des belles taches de léopard bien dessinées , tirant sur le caramel brûlé, baptisés Gaia et Aslan. Des bêtes énormes, silencieuses comme la brume, dont on ne pouvait pas estimer leur âge car elles suivaient la famille royale depuis plusieurs générations. Le Roi les laissait traîner dans les appartements royaux parce qu'ils n’avaient jamais grogné contre personne, excepté quand un garde s’approchait un peu trop brusquement de son trésor. Personne ne se posait de questions depuis le temps ; c’étaient les mascottes du château, a tel point que l’étendard de la contrée était justement nos deux gardiens à poils.
Le vrai chambardement arriva un mardi, vers huit heures du soir.
Dehors, il tombait des cordes. Jade traînait au lit sous l'édredon de plumes, serrant contre elle Nounours. Ce n'était pas un jouet ordinaire : son pelage d'un gris argenté captait la moindre lueur comme du métal doux, soyeux et précieux. Depuis qu'elle était toute petite, il était son repère, son confident muet, celui à qui elle chuchotait ses chagrins et ses secrets. Ce jour-là, blottie contre lui, elle s'était mise fermer les yeux très fort en formulant un vœu silencieux, de tout son être : « Respire. Allez, respire pour de vrai, juste une seconde. »
Et le petit corps d'argent a remué.
Une petite toux sèche, étouffée contre son bras. Jade rouvrit les yeux, figée sur place.
— Dis donc, Jade... tu serres un peu fort, là.
La voix était étouffée par les bras de Jade, mais c’était une voix feutrée et chaleureuse. Le petit ours se redressait doucement, secouant ses oreilles et se touchant le museau avec un regard vif et attentif .
— Tu... tu parles ? couina la fillette, le cœur battant dans la gorge.
— Bah oui, je parle. T'as tellement pensé fort dans ta tête avec tout ton amour que ça a fini par allumer quelque chose, répondit Nounours en étirant maintenant ses petites pattes argentées. Mais baisse d’un ton, par pitié. Si quelqu'un d'autre entre et me voit bouger, c'est fini. Tu n’as pas encore le pouvoir suffisant pour maintenir ça devant tout le monde. Ton pouvoir va lâcher, et moi avec. Je redeviendrai juste un bout de tissu inerte.
Jade retint son souffle, les yeux mouillés de panique à l'idée même de perdre son meilleur ami maintenant qu'il était enfin éveillé.
— Alors je te cache sous le drap pour toujours, chuchota-t-elle vivement.
— Pas une vie pour un nounours, ça, rétorqua-t-il avec un clin d'œil complice. Mais depuis des années, nous avons traîné dans tout les recoins du château, et je dois dire que j’ai vu des choses et surtout mes oreilles ont entendu quelques choses quand tu me laisses dans la bibliothèque. La Heartstone. Une pierre de vie tellement ancienne et introuvable que tout le monde croit que c'est une légende. Je n’ai pas pu voir qui en parlait mais si elle existe pour de vrai, elle peut fixer mon âme, pour toujours !!! Plus besoin de ta magie pour que je reste à tes côtés.
Ce jour-là, la petite fille insouciante du Val Doré laissa place à une enfant décidée.
Le lendemain dès l’aube, Jade était déjà debout dans les sous-sols baignés de poussière. Elle avait deux idées fixes : apprendre à manier une lame sans flancher, et forcer Mamie à lui transmettre toutes ses ficelles sur les herbes, les runes et les étincelles qui picotent au bout des doigts.
Couchés dans un coin sombre de la salle d’armes, Gaia et Aslan regardaient Jade s’acharner avec une épée d'entraînement trop lourde pour elle. Leurs queues battaient doucement les dalles de pierre. Ils savaient ce qui se préparait bien avant qu'elle ne prenne ce chemin, et cette fois, il n'était pas question de la laisser partir seule.
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